Plexus

Posté le 5 septembre 2014

Un jour, le poète Mathieu Brosseau me demanda de lui confier un dessin de moi, que je n’aimais pas.

dessin que je n'aimais pas

Pour ne pas se voir, soi-même, ne pas, une paresse, les bras tombent, m’en tombent, l’idée n’est pas de faire mais l’inverse, ne pas, les mains du choix, y échapper, quel chemin emprunter, y échapper, ne pas, même pas y penser, même pas ne-pas, paresser dans un creux vide, une excavation, rien, le plexus est ouvert à tous, la plus grande empathie, dans la plus grande empathie, un câble, dit-on, un câble relie, ce lieu, le plexus à un nœud solaire, un sablier, un espace défini, très haut, très loin là-haut, ce qui rend marionnette, forcément et donne le ton à la paresse, donne sa raison à la paresse, ne pas, les choses laides sont aimées, ce qui agresse est aimé, ce qui perfore est aimé, l’intrus dans le corps du plexus, le corps du lien, l’intrus est aimé, le corps de l’intrus haï aussi, détesté encore et encore, rejeté, il met en colère, soi-même, fait vomir, les choses laides, comment est-ce possible, l’incohérence, les non-lieux, ce qui n’arrive pas, ce qui n’est pas arrivé, comment les rayures sont possibles, comment, et cet à-côté, comment, c’est possible s’il y a deux mains, deux mains qui devraient travailler pour deux mondes, deux mondes en deux objets, sans lien, mais il y a des mains et du pas-faire, c’est dire qu’on a pensé deux fois, les bras tombent, m’en tombent, comment a-t-on pu penser deux fois, et ce n’est pas une question de fidélité, ce lien à la première idée, c’est une question de temps, s’il n’est pas possible de revivre, si le moteur tourne, s’il ne s’est pas arrêté, jamais, s’il tourne encore, sur le même tenant d’une vie, comment a-t-on pu jouir d’une infidélité, de celles qui font mourir, comment la biffure, cette croix entre les seins a-t-elle pu, je ne retarderai par éternellement la réponse, le câble relie le cœur central (quelle idée de le mettre à gauche) d’un sujet au carrefour, là-haut, de sable en toile, le sablier filamenteux, des tubes en sortent, des fils, des tuyaux, des canaux d’irrigation, et le sang coule d’un lieu à l’autre, de là-bas à ici, de nulle part à nulle part, et c’est pas mère Nature là-bas, non, non, c’est pas de la pensée non plus, non, non, c’est de la parole, ou un échange gazeux, sanguin, ou d’eau sans doute, un flux, une matière qui n’a pas encore de nom, ça viendra, un lien donc, un échange qui parle, mais pas de mots, pas de signes, juste du courant, un mouvement dans les deux sens, ininterrompu, et puis à côté il y a ces mains, la paresse, faire le vide, s’exciter, aimer, à force de ne pas se voir, tomber en paresse, ne-plus, les mains tombent en paresse, m’en tombent, je n’aime pas ce dessin, je ne le reconnais pas, il ne m’appartient pas, il est à côté, à côté du cœur central (quelle idée de le mettre à gauche), ça bat au milieu, le plexus est ouvert à tous dit-on, une main écarte l’indésirable, l’indésirable pourtant désiré, car au fond tout est aimé, tout, le choix, celui d’être et de renier l’empathie, tout aimer, tout, absolument, sans rejet, passivement, avaler, favoriser l’échange sanguin, gazeux ou d’eau avec le nœud du ciel, la zone là-haut, le puits avaleur, deux vides qui échangent, il y a un nulle part qui parle, qui aime, et qui parle avec mon nulle part, le vide a forcément un espace, qui n’est pas un espace de jeu, juste un espace, les mains enfantent, les mains caressent, les mains jouissent, te jouissent et te caressent, les mains bavardent des signes, ils ne sont pas de la parole, sont une copie, les mains copient, les mains recouvrent, les mains sont, les mains sont des choix, sont des corps, devant des miroirs, se regardent et réagissent, les mains jugent, les mains ont une histoire, on s’y voit, les mains ont ce temps qui n’a rien du temps du cœur central, du plexus, les mains luttent contre l’absence, elles détourent les disparitions quand la parole les animent, les mains jouent, te vois-tu dans tes mains ? bien sûr, bien sûr, elles réfléchissent, te réfléchissent, pire, elles te pensent, elles tracent ta trace, elles se souviennent et plus elles se souviennent, plus elles sont et plus elles sont, moins elles seront, les mains flétrissent avec l’âge, la paresse vient sans doute de là, à quoi bon faire si ça fait vieillir, à quoi bon faire si les traces de l’âge – sur les mains – viennent du loisir de vivre, à quoi bon faire si mourir survient à la suite de loisirs, ne pas vouloir, ne pas vouloir, juste paresser, pour gagner du temps peut-être, du temps pour parler avec le sablier filamenteux, là-haut, très loin, pourtant un tube le relie au plexus, mon cœur central (quelle idée de le mettre à gauche), je n’aime pas ce dessin, ce que tu rejettes, tu es bien énergique, tu devrais paresser pour gagner du temps, un autre temps, ininterrompu, pour parler avec des yeux, vagues.

Mathieu Brosseau

Texte à paraître aux éditions Centrifuges, dans un ensemble intitulé ‘L’amour est un art populaire’ ».

 

Il n'y a actuellement pas de commentaire pour cet article.

Laisser un commentaire