Des traits de pensée dessinant des choses du réel

Posté le 6 septembre 2014

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Lorsqu’on prête attention aux séries de dessins de F.Dupré, ce qui capte le regard est un sentiment de quotidien familier dans les formes et traits qui les tracent et en définissent le périmètre et les formes. Sans doute devrait-on dire que ces séries de dessins dé-écrivent quelques choses, plus qu’elles n’en décrivent. Les choses du quotidien, les choses de notre réel, aussi furtif soit-il, jusqu’à en être éphémère. Ces dessins prennent forme sous un trait de crayon qui relève à bien des égards, bien plus de traces de ce réel qui nous échappe, dans notre perception comme dans son cours. Des traces de choses et de phénomènes, d’objets de notre quotidien où règnent techniques -mises en œuvre dans la robotique, l’informatique et l’électronique- transformations et conversions. Ces formes, volumes, surfaces et lignes dé-écrivent en effet des choses, voire des phénomènes, qu’il serait bien difficile de décrire, ou d’écrire, de verbaliser dans un langage qui ne serait pas hermétiquement scientifique ou philosophique, c’est-à-dire de nommer, d’identifier comme on le ferait à partir d’une nomenclature que chacun possèderait en une mémoire que des années d’enseignement et d’études se seraient chargées de constituer.

A y regarder et à bien y voir, les choses que dessine Dupré relèvent peut-être plus de ce qu’il faudrait considérer comme des dispositifs, tout comme les robots et appareils électriques ou électroniques du quotidien le sont avant d’être des objets. Des dispositifs, donc, qui se rapprochent des dispositifs expérimentaux de laboratoires ou autres bancs d’essai. En effet, ces agencements de plans rectangulaires, de surfaces croisées ou parallèles, de boitiers ou prisme cylindriques ou polygonaux, reliés par des lignes et fils y amenant quelque alimentation électrique ou autre signal optique comme acoustique, parfois embobinés, semblent correspondre à des dispositifs d’expérimentation électromagnétique, quand ce n’est pas de l’expérimentation optique ou acoustique et musicale, toutes physiques en tout cas. Parfois, ces dispositifs ressemblent à s’y méprendre à des cartes mères d’ordinateurs artisanaux ou expérimentaux, à des systèmes prototypes – des ordinateurs assemblés dirait-on- comme à quelque autre assemblage constituant un périphérique d’affichage, de stockage ou d’impression.

Autant de catégories qui visent à capturer le réel à travers ses phénomènes, via un processus qui relèverait non d’une conversion numérique toute mathématique, éventuellement binaire, mais peut-être d’une conversion en traces d’expériences auxquelles semblent correspondre ces séries de dessin. Séries au sein desquelles chaque dessin présente un stade du processus présenté dans sa chronologie, puis re-présenté par l’ensemble d’une série ordonnée dans son temps. De cette façon, si ces séries de dessins relèvent de dispositifs, sans pour autant s’identifier à eux, c’est sans doute en ce que leur objectif est plus de capter une trace de processus liés à quelques phénomènes du réel, que de représenter ces dispositifs eux même. Il faut bien voir que le processus ne se dévoile pas dans la représentation du dispositif, mais dans ses modifications, dans ses mutations sérielles, dans les transformations de l’environnement que ces dispositifs captent, tout autant que le papier des feuilles sur lesquelles se dessine la trace du processus et non le processus en lui-même.

Ces traces de processus du réel apparaissent par exemple à travers une sorte de carbonisation de la feuille qui passe du blanc vers le gris pour terminer presque noire, comme carbonisée selon le processus capté par le dispositif initial, premier terme d’une série qui converge, non pas vers le seul dispositif, mais vers la trace d’un processus du réel qu’il soumet à notre regard. Si nous parlons ici tellement de traces, c’est bien que nous soutenons que Dupré ne dessine pas des images qui pourraient correspondre à une représentation que nous aurions de tel ou tel autre aspect du réel. D’ailleurs, comment pourrions-nous nous représenter un processus ? Comme Dupré le dit lui-même, il ne dessine pas comme il se représente les choses, mais « comme je vois les choses», ou comme elles se donnent à voir à travers ces dispositifs qu’elles façonnent également à chaque terme de la série les dé-écrivant. Nous remarquions plus haut comme une sorte de processus de carbonisation de la feuille servant de cadre expérimental, mais l’on relève aussi une manière de déformation-reformation, de dilatation voire reconfiguration, que l’on observe effectivement sous des effets de contraste que les coups de crayons soulignent, hypertrophient ou atrophient aux cœurs des dispositifs à chaque terme d’une même série.

Il arrive que certains dessins de Dupré nous semblent représenter la figure d’un personnage ou d’un animal, familiers, la figure d’un être vivant. Un dessin du Christ sur la croix, par exemple, nous invite plus à considérer une trace de lui telle celle qu’il pourrait avoir laissée sur un linceul ou un suaire. Nous voyons ainsi à travers un tel dessin non pas la figure du Christ reproduite sur une feuille de papier, mais une trace, c’est-à-dire un spectre, presqu’au sens de la physique comme peut être de la mathématique (cf. approche spectrale des endomorphismes). Il s’agit bien de considérer du spectre et non de l’essence ou de l’identité qui donneraient alors lieu à du graphisme des plus figuratifs comme des plus réducteurs. Si en physique, c’est l’analyse du spectre chromatique correspondant à des ondes qui se propagent selon des longueurs d’onde différentes qui permet d’identifier les composants chimiques des différents astres observés et nous apparaissant pourtant par une lumière blanche qu’ils émettent, on remarque que la plupart des dessins de Dupré sont en noir et blanc. Pourtant, ces êtres vivants en leur temps, parfois animaux parfois humanoïdes, voire divins oui diaboliques, ne se manifestent sous le trait de crayon du dessinateur que selon des longueurs d’ondes variables et fossiles, et leurs traces laissées sur le dessin sont alors comme difformes, voire confusément informes – comme si le dispositif qui permettrait de capter et analyser le spectre chromatique des longueurs d’onde selon lesquelles ils émettent était manquant. On leur prête ainsi ce caractère animal, humain ou divin, sans que rien n’en atteste. Seule nous en parvient dans ces dess(e)ins un signal brouillé ne permettant aucune identification formelle. Les être tels que, comme Dupré, nous les voyons et lui les dessine ont ce trait ondulatoire et fossile, spectral, qui fait qu’ils nous échappent ou sont éminemment fuyants.

Dé-écrire des traces de choses du réel à travers tous ces dispositifs sériels est bien là ce qui distingue le dessin, tel que Dupré nous le propose, d’un travail d’écriture voire de lecture, poétique ou même scientifique, qui consiste la plupart du temps en énoncés au travers desquels les choses sont pour ainsi dire données, figées dans une finitude dépourvue de sens quand elle ne se dessine pas dans un infini insaisissable mais perceptible et visible à travers ses traces, tout comme les processus qui les agenceraient.

Tamrin A’tort

(La série 2 dont il est fait ici allusion est publiée sur Le Griffonneur. Le dessin en tête d’article est le dernier de la série. )

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