Et la géométrie qui nous perd

Posté le 10 septembre 2014

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Il y a dans l’œuvre dessinée de Frédéric Dupré une exception : l’immédiate capture du regard expressément pulsionnel, mais par le bord, par l’abord et au blanc de la feuille ; à partir duquel on saisit qu’autre chose nous attend, en cette surface, au premier plan, qu’une feuille abîmée, vaguement vieille, usée, brûlée même, par places – autre chose aussi qu’un vague croquis, qu’un schéma tracé à la hâte sur le chantier, dans l’atelier, taché par leurs matériaux et les dures mains qui l’arrachent, le manipulent, puis l’abandonnent au coin perdu d’un établi.Cette autre chose est une ligne ; la plus éloignée du centre, du cœur, la plus grande venue de là – ce cœur -, nous happer tel un attrape nuage sur le toit Dogon.Voilà l’effet.  Et la géométrie, qui nous perd, mais avec assurance.Le trait nous guide dans une sensibilité que l’on découvre, avançant. Une élégance de plume, résolue, volontaire, jusqu’en l’hésitation, le tremblement presque. Traçant comme des perspectives, mais éperdues en de légères dilutions, sans se soucier de logique. Alors on suit une autre ligne, plus forte, plus courte et tournante, nous portant vers le centre. Et déjà nous sommes entiers dans l’espace, en son étrange volume. Voilà la magie.Ici, le cylindre droit ou ondulant, le toron, la pièce, deviennent gyrostats visibles, pourtant soustraits à toute échelle, sinon dans leur rapport à cette ligne justement, abandonnée l’instant d’avant. De cette rencontre, à ce nœud, se fixe notre regard comme à du consistant ; on se met à chercher cette logique à peine entrevue, sitôt échappée, évadée, évanouie – une logique formelle, fondant sa formule -, pour nous sauver d’être étonné, atone. Ce qui venait à l’esprit – et pas forcément à tous – était la mécanique. La mécanique comme art, comme quête, comme recherche, comme histoire. La mécanique voulant l’appareillage, un appareillage fonctionnant, fonctionnel, allant avec ses points fixes et ses emboîtements, ses jeux et ses jours, ses rotations et ses va-et-vient. Un vrai montage, mouvant et qui marche !J’imagine ici – pour raison garder – Léonard de Vinci, réveillé, appelé parmi les mânes par cette âme dessinant à son tour, glisser sa main fantomatique en celle d’un enfant de ce siècle. Quelle chance pour le Génie, envahi par l’ennui dans les Ethers : s’incarner de nouveau ! Mais l’enfant, déjà en lutte, ne cède en rien sa menotte presque prise : il résiste à celui qui voulait enfin, après tant de siècles, à travers lui, réussir ce qu’il rata.Ecarté, l’important importun, et par la vie même rejetant le standard méthodique, l’utile, le nécessaire ; écartés aussi, les Tinguely forgerons et soudeurs de monstres drolatiques d’être automates ; surmontée, la fonction mécanique, pratique, armée comme par violence et pour elle, et la Gloire.Résolument morts, ces siècles mécanistiques ont passé, car il fallait à l’enfant la joie. Une joie véritable. Une importante joie, dont nous sommes redevables à l’artiste de la partager encor et intacte aujourd’hui.Cette joie, quelle peut être sa nature, si ce n’est pas raison raisonnée, raisonnable, résonnante, pensable et orientée ?Elle appelle l’espace de la Campagne, obligeant les sens à consentir à tout ; c’est comme quelques maisons éparses en Elle qu’entourent des objets agraires ou domestiques, avec à l’intérieur des meubles surprenants, dont les usages seront perdus, magnifiés en leur pose, élevés à la dignité d’être choses majuscules attirant la curiosité, ici offertes en l’écrin blanc.Bien plus précisément, elle est effet, cette joie, d’ouvertures semblables à celles des pays d’un Michaux, des frissonnements d’un Lorca, dessinant ; elle appartient toute à la pure poésie d’images ; elle invente un terroir et un corps embrassés et qui s’aiment et qu’on aime. D’ouvrir cet espace poétique à son foisonnement imprévisible, résurgent en nous, l’artiste sait, pour nous avoir devancé vêtu de sa bravoure, pour avoir tenu le pari toujours de partir – assurément dès qu’il tînt un crayon – de son cœur libre, et du milieu de la feuille, nous épargner d’avoir à justifier autrement son œuvre, que par l’invitation au songe. En ce songe plein de belles pudeurs il nous pose ravi, et apaise en nous l’enfant captif.Il est rare, extrêmement, et délicat, profondément, cet art des Traversées qui nous libèrent ainsi.
Jean-Pierre Journet

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