Imbroglios

Posté le 27 septembre 2015

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Les dessins de Frédéric Dupré ne forment pas des ensembles. Il n’y a pas chez lui une unité de perspective pour fabriquer un ensemble, ni un Tout bien fermé sur soi. Nous avions eu l’occasion de le dire déjà lors d’un premier texte, le support lui-même est toujours ouvert sur l’un de ses points. Des trous en forment la marge, des perforations en marquent le caractère sériel comme autant de feuilles arrachées à un classeur, à un classeur sans classe, sans genre, rogné par l’incertitude du contour. On ne saurait indiquer de « genre commun » pour rendre compte des dessins de Frédéric Dupré. Et d’une certaine manière, cela ne va pas mieux lorsqu’on cherche à établir le cadre. La feuille de papier, extraite d’un bloc-notes, irrégulière par ses bords, constitue le support volant sur lequel établir un carré, un cadre, l’ouverture du visible qui délimite le tableau, l’écran sur lequel vont se produire des lignes, des rencontres, des chutes, des événements ; séries de « choses » (1) qui ne se rangent pas par ensembles mais forment cependant un plan, une séquence, un montage. Et dans cette « multiplicité », dans ce groupe de lignes, d’aplats, s’essaie un bric-à-brac de pièces, de poulies, de courroies pour établir d’étranges petites machines. Ce sont des lignes qui ont du mal à tenir en place, à tenir dans le cadre. Certaines d’entre-elles en sortent, comme une béquille, un mince vérin qui fait tenir le montage tant bien que mal. Plutôt mal du reste, au bord d’une difficulté dont on ne saurait dire vraiment que l’œuvre pourrait triompher, se monumentaliser, tenir sur sa base. Il y a bien, à chaque angle du cadre, des coins noirs, des attaches qui promettent un équilibre, qui fournissent à l’œil le sentiment d’une accroche, d’une quadrature. Mais que ce soit des machines ou des corps, des animaux machines ou des machinations architecturales, cette multiplicité, à chaque fois, passe par des régimes, des changements de vitesse, des plateaux dont le crénelage enclenche un risque, porte avec soi un élément de déconstruction. Cela pourra se nommer – comme pour la machine de Man Ray que Deleuze et Guattari reproduisent dans leur livre anti-généalogique – «Danger », ou encore « Impossibilité ». Une menace d’effondrement pour le moins quand il ne s’agit pas déjà d’une ruine, ruine de fond. J’avais déjà eu l’occasion de m’exprimer sur ce « point impossible » affectant les premiers dessins de Dupré, une tendance technologique dont l’artiste avait enchaîné les images, superposé les diagrammes, comme pour établir une espèce de machine cinématographique dont l’image aurait été démontée, portée vers sa perte d’équilibre, une menace ourdie par la vitesse de sa dégradation. Je voudrais insister cette fois-ci sur une autre série de son parcours, celle des constructions tout autant dégradées, graduées de seuils pour ainsi dire incommensurables. « Incommensurable » pourrait être du reste un autre titre de cette série. On aura sans doute l’occasion de parler de séries très différentes encore chez Dupré, notamment de celles, animalisées, clouées en images christiques, dans lesquelles la vie cherche des issues non-organiques, des lignes de fuite offertes à des « corps sans organes », corps qui hésitent entre des espèces dissemblables. Pour le moment, cette série biotique n’a pas encore trouvé sa force mécanique ou, comme dirait Worringer, sa « ligne gothique », sa ligne de composition par arceaux, grand monstre qui se mette en marche comme l’animal apocalyptique. Pour le moment, dirait-on, tout en ayant abandonné un peu cette animalisation du trait, Frédéric Dupré enchaîne des colonnes, des pans d’architecture, des portiques, des escaliers qui ne mènent à rien : un labyrinthe de couloirs, de porches, comme ferait un tympan roman, monstrueux par l’assemblage hétéroclite d’excroissances babéliques, babéliennes à l’image d’une bibliothèque aux rayonnages décentrés. Et cette construction par lignes, ce montage par angles n’en comporte pas moins des courbes, des toboggans, des épluchures continues qui tombent de nulle part, mais dont le mouvement de chute traverse la multiplicité comme un fil, une tige qui la ferait tenir debout. Dans cette excroissance, pour ainsi dire romane par l’irrégularité, il faut compter avec la chute de cet arc de cercle évoqué, avec l’intégration presque gothique de degrés devenus fous, gradients qui montent aux créneaux pour courber le plan, pour le construire, introduire dans la déconstruction, dans l’espace déconstructif, un semblant de construction, un simulacre de constructivisme. Rares sont incontestablement, dans l’histoire de l’art, ces maelströms pour ainsi dire Borgésien que Frédéric Dupré déstabilise et restabilise suivant en cela un mouvement qui prend des risques et affronte son impossibilité, sa propre impossibilité. On me reprochera sans doute de mêler ici au tympan roman, la ligne Gothique, d’associer Worringer à Borges, d’entasser sur un même plan l’animal deleuzien, la machine guattarienne, la déconstruction derridienne et bien d’autres motifs qui n’ont rien de commun. Mais c’est précisément ce que fait Frédéric Dupré, grand lecteur de philosophie fantastique. C’est précisément disais-je ce qu’il fait au plan, ce qui arrive au plan le plus immobile : une coupe qui filtre des provenances fort différentes, des flux, des turbulences chaotiques. Dans un tel imbroglio de lignes, Dupré réussit à capter des forces par des immobilisations et barrages d’un genre tout à fait nouveau. La géométrie, ou la non-géométrie de ses dessins est par cela même tout à fait remarquable. D’abord très ordinaires, tous les points que trace Dupré touchent à une limite, une espèce de seuil extrêmal, une extrémité qui les rend en effet remarquables, singuliers. J’en veux pour preuve sa série architectonique assez récente où les lignes réussissent à damer le plan de sorte qu’elles se verticalisent sur tel détail mais s’horizontalisent selon tel autre. Les éléments réguliers d’un carrelage insistent ici ou là. Ils nous engagent d’abord à percevoir la chape, le sol, comme il en irait d’un échiquier posé à plat. Mais soudainement, aux angles de ce jeu, montent des murs, des colonnes aux traits raccourcis, ou au contraire démesurés, de sorte qu’on ne sait plus si on évolue dans un espace étalé au sol ou le long d’un mur qui monte à la verticale. A travers ce jeu de bascule, l’espace de Dupré s’indécide dans des formes de mouvements aberrants, des mouvements cinétiques dont l’aberration est cependant constructive, nous permettant de construire un plan, de conquérir une certitude, un sens, une vérité, mais jusqu’à tel point local, point requis pour l’établissement de cette première conviction et sur lequel cette évidence initiale se déconstruit, glisse brutalement, détruit sa continuité, nous ouvre soudain un autre arceau qui remet en question le repérage précédent. Ce pourquoi j’insistais pour dire que les dessins de Dupré ne forment pas un ensemble mais des multiplicités consistantes, trouvant sous l’accumulation des inconsistances leur propre tenue. Alors des parallèles peuvent nous donner le sentiment de stratifier le plan, de lui offrir la puissance de leurs arêtes mais, en mêmes temps, s’ouvrent ici des encoignures, là des pièces coudées qui inquiètent l’aspect euclidien de l’espace pour y ouvrir une aspiration comportant déjà quelque chose de spirituel. A l’architecture inorganique des couloirs, tracés par Dupré, viennent s’imposer des puits, des nuits hantées par l’esprit, des rythmes de chapiteaux, des fréquences de colombage qui appellent la traversée d’une pensée, d’un « concept » capable d’habiter, de réunir l’espace. Aucun personnage ne se présente pourtant dans cette variété d’architecture monstrueuse. Mais partout l’esprit semble appelé par un vide, par un escalier, par un coin de mur qui présente une échappée et donne accès enfin à la profondeur chaotique du monde. Une profondeur de plus en plus complexe, sombre, qu’on n’avait pas vue d’abord en s’arrêtant aux effets statistiques, aux leurres qui captent le regard pour le tromper, pour le dissoudre et lui faire gravir ensuite, de degré en degré, l’infinité des portes enchâssées, de plus en plus éloignées des préoccupations de la finitude.

Jean-Clet Martin

 (1) Expression de Tristan Garcia. Sur l’animalité dans le dessin de Frédéric Dupré on pourra lire un texte de Patrick Llored ou encore concernant l’espace un texte de Tamrin A’tort sur le site de l’artiste.

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